samedi 31 janvier 2015

JMO Cie 14/5 du 31 janvier 1915

La grande sape russe (6) est terminée. On prépare la chambre aux poudres. Mêmes travaux.

vendredi 30 janvier 2015

JMO Cie 14/5 du 30 janvier 1915

Les bruits entendus aux écoutes du chemin creux se précisent. En (1) le trajet des Allemands paraît être celui du pointillé bleu. Ils sont très proches. On fait exploser le camouflet préparé, qui a plein effet, et on repart vers le nord. En (beta), on attend d'être plus renseigné sur la nature de leurs travaux. On commence les écoutes (10) et (9) pour parer à toute éventualité.

jeudi 29 janvier 2015

JMO Cie 14/5 du 29 janvier 1915

Même travaux. L'écoute 7 est arrêtée. On entend vers le soir l'ennemi travailler en mine vers (1) et (beta). On prépare des chambres aux poudres, qu'on charge pour réparer des camouflets en cas de besoin, et on continue les sapes russes.

La grande sape vers la route de Lille (6) est poussée très activement (9m en 24h), malgré les très grosses difficultés pour l'aération. L'évacuation des terres et les précautions à prendre pour ne pas signaler la présence à l'ennemi.

mercredi 28 janvier 2015

JMO Cie 14/5 du 28 janvier 1915

Le camouflet est donné ; le but est atteint ; la charge explose un peu en avant de la tranchée allemande en (alpha). On repart en mine derrière le bourrage suivant (beta). On commence les tranchées de dédoublement AD, CC, D et un nouveau boyau en arrière de B12.

mardi 27 janvier 2015

JMO Cie 14/5 du 27 janvier 1915

Continuation des mêmes travaux. En outre on attaque un retour en rameau, dans la sape russe (8) qui a servi au fourneau (A), pour faire sauter le nœud de sape (9). On entend vers le soir, les Allemands venir dans le chemin creux contre notre sape russe (2). Les bruits du travail sont très distincts. On prépare aussitôt une charge de 100 kg de poudre pour leur donner le camouflet.

lundi 26 janvier 2015

JMO Cie 14/5 du 26 janvier 1915

On s'aperçoit au matin que les Allemands ont garnis leurs premières lignes de défenses accessoires. La cheminée de l'usine de Roclincourt qui leur servait de repère d'artillerie est abattue par nous, à l'aide de 20 kg de mélinite à la base en 3 charges concentrées.

Il y a en cours : la sape russe vers le pont de pierre, de laquelle on entend distinctement la 17/1 qui vient vers nous. 2) 2 écoutes au nord ; 3) la sape russe vers la route de Lille (2). 4) une écoute en (6) partant de l'entonnoir résultat du camouflet du 23. 5) l'écoute 7 ; 6) l'écoute (8) ; 7) la sape russe sous le chemin creux (3).

vendredi 23 janvier 2015

JMO Cie 14/5 du 23 janvier 1915

Au matin, l'explosion du fourneau de contre-mine en M est bourré et le résultat pleinement atteint. Les fouilles permettent de découvrir le cadavre d'un pionnier ennemi dans un rameau bouleversé, se dirigeant vers nos lignes.

Continuation des travaux.

jeudi 22 janvier 2015

JMO Cie 14/5 du 22 janvier 1915

Mêmes travaux. La pluie détrempe le sol, la boue encombre les travaux. On doit nettoyer pour assurer les relèves : l'avancement des sapes russes est ainsi retardé. Vers le soir, avis est donné par l'infanterie que les Allemands travailleraient en mine vers notre boyau de 1ère ligne n M. Immédiatement une contre-mine est entreprise pour donner le camouflet s'il est nécessaire, et toutes les précautions sont prises pour que nous occupions l'entonnoir au cas où l'explosion allemande nous devancerait.

Il y a en cours, à l'heure actuelle :
1) la sape russe vers le pont de pierre : écoute des xxx à parer à un travail de mine allemand contre nos 2ème ligne.
2) une écoute commencée dans le même but en (5).
3) la sape russe vers la route de Lille.
4) l'écoute de contre-mine vers M.
5) L'écoute vers l'entonnoir 7.
6) La sape russe sous le chemin creux (3).

mercredi 21 janvier 2015

JMO Cie 14/5 du 21 janvier 1915

Continuation des travaux. La sape russe (2) vers la route de Lille est poussée le plus activement possible mais sa grande longueur (50 m) rend le travail pénible. On pratique dans le ciel des évents d'aération.

2 camouflets allemands sont donnés vers le matin, mais s'assènent à aucune de nos sapes russes. L'ennemi manifeste ainsi sa crainte de nos travaux de mine.

mardi 20 janvier 2015

JMO Cie 14/5 du 20 janvier 1915

Le fourneau de la route de Lille est chargé. Il n'est pas situé de l'autre côté de la route, mais sensiblement dans l'axe.

L'explosion est donnée. Ainsi qu'on le pensait le résultat cherché n'est pas entièrement atteint. Les projections sont principalement dirigées sur nos tranchées. Néanmoins l'entonnoir est immédiatement occupé par le sergent de Pionnier Perrin qui s'élance courageusement à la tête de 4 sapeurs et 3 pionniers. L'organisation est commencée et les sapeurs jettent des bombes sur le barrage allemand situé au sud. L'attaque vers l'ouest de la route (secteur Ecurie) n'ayant pas donné les résultats attendus, on évacue l'entonnoir en bon ordre. La situation étant rendue critique par les feux xxxxx et le lancement violent de bombes ennemies. Le sergent Perrin est blessé. Les s/m Martial et Giraud Pierre tués.

Le résultat n'est donc pas atteint. On continue donc les sapes russes commencées, particulièrement la sape (2) qui permettra sous quelques jours d'atteindre le résultat cherché.

Citation de la Compagnie 14/5 à l'ordre de l'armée(1)
Les efforts incessants fournis par la Cie 14/5 ont leur récompense. L'ordre de l'armée n°45 dont une copie est intercalée ici est notifié à la compagnie 14/5.

Blessés : Bouchier (sergent), Pallier o/m
Tués : Girard Pierre, Martial s/m
  
Antonin Marie MARTIAL Mort pour la France
Pierre Firmin GIRAUD Mort pour la France

(1) Voir page 20 du JMO

dimanche 18 janvier 2015

JMO Cie 14/5 du 18 janvier 1915

Les travaux sont continués. On pousse activement la sape russe se dirigeant vers la route de Lille.

s/m Aubert blessé.

vendredi 16 janvier 2015

JMO Cie 14/5 du 16 janvier 1915

Continuation des travaux ci-dessus. La sape russe & rameau vers le pont de pierre est également poussée, pour raccordement avec la Cie 17/1 M qui vient vers nous en rameau, de l'autre côté de la route de Lille ; pour prévenir une attaque en mine allemande sous la route de Lille.

Tués à l'ennemi : sapeurs territoriaux Bluet et Journel

jeudi 15 janvier 2015

JMO Cie 14/5 du 15 janvier 1915

Le fourneau A (voir nouveau plan) est amorcé à nouveau. La mise de feu a lieu à 7h. L'explosion est le signal d'une attaque qui ramène notre situation à l'état indiqué par le croquis.

On continue la sape russe 1, 2. On établit une nouvelle écoute 3. A l'est du chemin creux, une tranchée allemande B est occupée et prolongée vers la tranchée B12.

O/m Albert blessé.

mercredi 14 janvier 2015

JMO Cie 14/5 du 14 janvier 1915

L'explosion est faite à 7h, une attaque d'infanterie simultanée permet de reconquérir tout notre système de mines entre la route de Lille et le chemin creux. Notre ancien fourneau (2') est retrouvé non débourré et encore probablement chargé. Les couleaux détonants seuls sont coupés.
83 prisonniers bavarois.

lundi 12 janvier 2015

Dernière page du carnet

Voici la dernière page du carnet qui contient une lettre adressée à son frère Joseph.



Cher Joseph,

Je t'envoie ce carnet de notes, tu pourras les compulser, il y a quelques détails intéressants. C'est assez décousu dans son ensemble, mais on ne peut guère faire mieux, ou alors il faudrait un journal tout les huit jours, ce qu'on n'a pas le temps de faire.

Tu me conserveras précieusement ce carnet. Si j'en reviens cela me constituera plus tard un souvenir des jours terribles. Dans le cas contraire, tu le remettras à ma femme et à mon fils qui pourront le lire et connaître ce que c'est que la guerre et ce que l'on y souffre. Ce que je leur ai caché jusqu'à ce jour.

Avec ces impressions s'en vont aussi toutes mes pensées et affections pour toute la famille, et vous embrasse tous.

Émile Pons, le 12/1-15

Mardi 12 janvier 1915

C'est ma dernière journée de repos, j'irai au travail demain à midi. Il n'y a pas à dire, vivre en arrière il y a la nuit et le jour comme différence avec les tranchées. Ici à Saint-Aubin on respire, et on est en pleine tranquillité, malgré les quelques obus qui tombent parfois, car on ne craint que cela.
On est donc dispensé des balles, des bombes et explosions de mines, qui ne sont pas épargnées en première ligne. Continuer la campagne, comme ceux qui restent toujours à l'arrière, est en somme, sinon très agréable, peu dangereux, car on arrive à coucher sur un lit, et on est toujours propre et les pieds au sec, bonne table, la solde assez forte, que peut-on désirer de plus ? Il y en a qui voudraient que cela dure longtemps, car ils gagnent de l'argent plus que dans leur vie civile et encore moins de travail. Mais ce n'est pas le cas de tout le monde.

Comme nourriture, pour le moment, on est très bien. Le menu est assez varié, vin, un quart tous les jours, la viande toujours tendre, et nous avons plus souvent des pommes de terre. Du riz, on en sert moins à présent, on commençait à ne plus pouvoir le sentir. Hier, nous avons mangé des haricots verts, ils étaient délicieux aussi il n'en est pas resté. Comme on doit le penser, c'est la première fois que cela arrive, mais il faut espérer que cela ne sera pas la dernière. Du miel aussi, voilà qui m'a épaté, et nous en avons souvent, et il est très bon. C'est du miel blanc. Je ne sais pas d'où il vient mais on le préfère au gruyère ou aux sardines qu'on nous fourrait tous les jours dans les débuts.
Il y a aussi tous les jours de l'eau de vie, et il est défendu aux cafetiers d'en vendre.

Pour ce que l'on peut trouver à acheter dans la localité, c'est très peu, et on le paie naturellement le double de sa valeur. Le vin 2 francs le litre. Il n'y a que la bière qui ne soit pas chère, 2 sous la chope, mais il est vrai que ça ne vaut pas grand chose, et c'est à peu près tout ce que l'on trouve.

Pour ce qui est de la situation, de notre côté c'est toujours la même chose depuis trois mois. Car on occupe toujours les mêmes positions, si l'on n'a [pas] avancé, cela ne prouve pas que l'on ne se fait pas de mal, il y a des pertes tous les jours, mais moins élevées qu'au début de la guerre. En tout cas elle est plus terrible qu'au début, car on se bat de plus près, et c'est plutôt un carnage qu'autre chose car les blessures provoquées par les bombes sont terribles, et c'est ce qui est devenu l'arme de circonstance pour la tranchée de tuer à coups de paquets de mélinite ou de dynamite. Il y en avait peut-être bien peu qui avaient prévu cela. C'est la nouvelle arme de la civilisation, qu'est-ce qu'on trouvera encore comme engin de destruction d'ici à la fin de la guerre ? Cela ne pourra être que de plus en plus terrible.

Ceux qui auront la chance de pouvoir sortir sains et saufs de cela pourront faire brûler un beau cierge à leur saint, mais ils ne seront guère épais ceux qui n'auront pas eu une égratignure.

dimanche 11 janvier 2015

JMO Cie 14/5 du 11 janvier 1915

Le s/m Lieutard est tué à l'ennemi. Une tranchée est établie en arrière de la tranchée MN suivant 2 têtes de sape.

Il y a en cours : la sape russe (d) ; la sape russe (h); la sape russe (i) ; 2 écoutes en rameaux au chemin creux (q) et près de l'entonnoir (r) et les tranchées à l'est du chemin creux près d'être terminées.

Henri Joseph LIEUTARD Mort pour la France

Lundi 11 janvier 1915

Dans cette nuit, vers une heure du matin, je suis réveillé par un bruit de voix. Ce sont un lieutenant et deux tirailleurs qui arrivent d'Écurie. Les malheureux ont été enlisés et ont de la boue jusque sur la tête. Ils sont arrivés sans souliers et sans pantalons, qu'il a fallu qu'ils laissent dans la boue. J'en conclus par là, qu'il n'y a pas que dans notre secteur qu'il y a de la boue. D'après le journal, du côté de Souchez, on a dû abandonner des tranchées, car il était impossible d'y aller. Il faut croire qu'il y a quelque chose.

Dans la nuit, il a plu de nouveau, mais ce matin le temps [est] de nouveau bien clair, et c'est ainsi tous les jours. De cette manière l'état des chemins et tranchées ne s'améliore jamais.
À une heure de l'après-midi nous avons accompagné, à sa dernière demeure, notre infortuné camarade Mounier, tué par un obus samedi dernier. On a mis ses restes dans un cercueil et inhumé derrière le cimetière, car celui-ci est déjà plein, et on en crée un autre à côté. Nous avons fait venir un prêtre de Sainte-Catherine, c'est le même qui vient souvent dire la messe. Tous les gradés et sapeurs présents au cantonnement ont assisté aux obsèques, qui ont revêtu un caractère grandiose dans leur simplicité. C'est un triste moment qui amène d'amères réflexions.

Nous avons entre sous-officiers innové une coutume, c'est d'acheter un souvenir que l'on adresse à la famille du disparu et où sont gravés avec le nom du défunt « souvenir de ses camarades » et le numéro de la compagnie. C'est une plaquette allégorique or et vermeil d'une valeur de 60 à 70 francs. Souhaitons en acheter le moins possible. Mais notre catégorie paie son tribu comme les autres.
Les batteries, qui sont en avant de Saint-Aubin, ont été encore arrosées de marmites mais cela ne cause aucun dégât. Cela touche rarement les pièces, et les artilleurs se mettent dans leurs abris, aussi est-ce rare les pertes chez eux.

J'ai lu aujourd'hui les discours des Présidents de la Chambre et du Sénat. Ils sont affichés à la mairie, et le texte est plein de patriotisme ardent, et on lit, entre les lignes, le concours prochain d'autres nations qui viendront aider à défendre le droit et la liberté.

La situation aux tranchées est toujours à peu près la même ; les Allemands ne tirent pas et les camarades disent qu'ils seraient obligés d'abandonner la première ligne si c'était comme avant, car ils sortent à mi-corps de la tranchée. Cela me paraît bizarre que, pouvant tirer des Français à découvert, ils ne le fassent point ! Quel jeu jouent-ils, en ont-ils assez, ou bien préparent-ils un grand coup en montrant leur peu d'activité ? J'ai bien peur que nous soyons leurs dupes. Car je l'ai déjà dit plus haut c'est quand ils font des avances qu'il faut le plus se méfier.

Je me suis fait vacciner ce matin. Ce n'est pas le diable, mais la douleur se fait sentir pendant un jour ou deux et j'ai toute l'épaule endolorie. Après cela on a deux jours de repos. L'on doit se faire vacciner trois fois à huit jours d'intervalle et en augmentant la dose de sérum.

Encore un sapeur tué aujourd'hui en revenant du travail. C'est une balle qui l'a attrapé en pleine tête.

samedi 10 janvier 2015

JMO Cie 14/5 du 10 janvier 1915

Continuation des travaux.

Jouve s/m blessé.

Dimanche 10 janvier 1915

Aujourd'hui le soleil a enfin daigné se montrer, et par miracle, nous avons eu un ciel bleu toute la journée. On croirait une journée de printemps. Cela suffit pour nous remettre en gaîté et nous faire oublier les souffrances de ces jours derniers.

Tout le long des palissades on voit des capotes et pantalons qui sèchent, chacun essayant de les nettoyer, et on racle la boue au moyen d'un couteau car il y en a un cent[imètre] d'épaisseur. Mais les vêtements restent marrons, il faudrait pouvoir les laver.

Comme si c'était fête sportive, les aéro[planes] et ballons captifs étaient dans le ciel. Il y avait longtemps qu'ils n'étaient sortis, aussi aujourd'hui ils s'en paient. Les polochons allemands, aujourd'hui on en voit deux, font tirer la grosse artillerie et les marmites tombent sur des meules à deux cents mètres de la route. Ils cherchent les batteries, qui en ce moment restent muettes. Personne ne tourne autour quand les ballons lorgnent. De nombreux obus éclatent au-dessus de notre patelin, car les avions le survolent, et ce doit être des Taubes, il faut se mettre à l'abri car les éclats tombent un peu partout.

Ce jour, voilà à peu près 3 mois, que nous sommes sur le théâtre des opérations, et notre front n'a pas changé sensiblement, toujours les mêmes lignes de feu, et cette situation peut encore se prolonger longtemps ainsi. D'après ce qu'a dit le général Quiquandon aujourd'hui, nous ne ferons que maintenir nos positions et ce sera d'autres troupes fraîches qui prendront l'offensive ; il est clair que ce ne peut-être les hommes qui sont là depuis 4 mois. Il a l'air de regretter de ne pouvoir être appelé à conduire les troupes en avant. Mais celles-ci ne demandent pas mieux et ne serait pas fâchées de pouvoir un peu se reposer. Serons-nous relevés ? Pour ma part, je ne le crois pas. Nous resterons là, et l'offensive se fera sur d'autres points. Nous ne ferons que suivre les fluctuations de la marche en avant ! Cela ne veut pas dire pour cela qu'on soit à l'abri des coups, car pendant qu'on cherchera à percer le front allemand par ailleurs, ceux-ci pourront essayer de percer vers nous et on continuera à se battre. Enfin, il faut avoir confiance puisque l'on parle d'offensive. Il faut croire qu'il y a, quelque part, une armée prête pour cela.

Pour moi, mon nez finit par guérir, c'est moins grave que je ne l'avais cru tout d'abord, et l'os n'a pas été tranché. Par conséquent la chair guérit vite. J'ai évité par cet accident 8 jours de mauvais temps, l'un compense l'autre.

Demain lundi, on me vaccinera contre la fièvre typhoïde, ce n'est pas un mal car il s'est produit quelques cas dans la compagnie, et il y a beaucoup d'évacués. Cela provient-il de l'eau, qui ma foi n'est pas bien bonne, ou de l'excès de fatigue et des refroidissements causés par l'humidité continuelle, et on dort au froid et au courant d'air, sur de la paille qui n'est pas précisément sèche.
Je suis toujours installé à la tribune de l'église, et suis en somme au premier, partie relevée, c'est très bien comparé au confort de ceux qui sont sur le parterre de l'église. Celle-ci présente tous les jours un aspect bizarre. Le soir, on dirait un campement indien, le matin un hôpital car tout le monde tousse, d'autres ont des pansements pour les blessures légères, ce sont ceux qu'on [n']évacue pas et qui restent dedans.

Pour dire la messe le dimanche, on écarte un peu la paille, enlève les sacs et on met quelques chaises que viennent occuper quelques femmes du village. Il y aurait un cliché à prendre et ce ne serait pas banal.

vendredi 9 janvier 2015

JMO Cie 14/5 du 9 janvier 1915

Les Allemands bombardent nos lignes, après un violent feu de notre artillerie sur leur tranchée.
Le sergent Mounier-Poulat est tué par un obus.

Les travaux sont continués.

Prosper Victorin Alexis MOUNIER POULAT Mort pour la France

Samedi 9 janvier 1915

Hier les camarades, en rentrant, m'ont raconté un fait extraordinaire et que je ne croirais pas si tous ne me disaient la même chose. J'ai déjà dit que l'état des tranchées était pitoyable, car j'ai vu des hommes rentrant à Anzin sans chaussures, sans pantalon, ceux-ci étaient restés dans la boue pendant qu'on retirait les malheureux. Il y en a qui sont restés là pendant 10 heures de temps sans pouvoir bouger. On dit même, et cela fait frémir, qu'il y en auraient qui aurait complètement disparu dans la boue, et moi, qui connaît le terrain, en ai la ferme conviction. Mourir ainsi, quel affreux supplice, pour celui qui est condamné à périr ainsi faute de secours. Il me semble qu'on doit devenir fou auparavant.

J'en reviens au fait extraordinaire. Vers une heure, les boches se sont de nouveau faits voir dans leurs tranchées et notamment à l'entonnoir qu'ils nous ont pris. Puis chez nous on commence à se montrer. Du côté ennemi, on a lancé une boîte de sardines qu'un zouave est allé ramasser, tout ça fait à découvert et à 7 à 8 mètres des boches ; rentré dans sa tranchée, on envoie un paquet de tabac et on invite un Bavarois à venir le chercher. Ce qu'il fait, et on l'invite à boire un coup, et c'est un adjudant de chasseurs qui lui passe son bidon d'eau de vie, après avoir bu pour montrer que le liquide était bon. Le boche s'en empiffre une belle gorgée, après quoi il se mit à rire pendant un bon moment comme un fou. De quoi riait-il ? De bon cœur ou de la bêtise des Français, on le verra plus tard.

Retourné à sa tranchée qui n'est éloignée que d'une dizaine de mètres, les boches font de nouveau signe de venir, et le zouave va de nouveau à leur tranchée et il reçoit comme cadeau une belle boîte pleine de cigares qu'il rapporte bien tranquillement. Et pendant tout ce manège, Français et Allemands sont assis au sommet du parapet ou sortent à mi-corps de la tranchée et cela sur 3 ou 400 mètres de long. Les casques à pointes sont mélangés aux bérets des Bavarois. Mais quelqu'un vint troubler la fête, c'est le 75, sans doute averti par un officier de ce qui se passait, et tout le monde rentre au plus vite dans son trou, mais pas un coup de fusil ne fût tiré, et bon nombre d'hommes se retournant de la première ligne, étant relevés, ne passèrent pas dans les boyaux mais à travers champs, préférant recevoir une balle de suite, que de continuer à souffrir. Mais à leur stupéfaction, ils s'en allèrent tranquillement.

Il faut croire que de l'autre côté les boches étaient dans la mélasse comme nous, et souffrant du même mal, évitaient de l'aggraver, à moins que leurs fusils fussent pleins de boue comme les nôtres. D'après l'avis de tous, si une ou deux compagnies s'étaient amenées l'arme à la main et pouvant tirer au moindre mouvement, elles prenaient tous les hommes qui étaient dans les tranchées autant d'un côté comme de l'autre, car il était impossible de pouvoir bouger avec de la boue jusqu'à la ceinture et encore moins tirer un coup de fusil. Il ne restait qu'à se rendre. La nature avait pour un moment fait une trêve entre les combattants.

À présent, que veulent dire toutes ces ambiguïtés de la part des boches, car avec leur fourberie, qui leur est coutumière, cela doit avoir un but pour eux d'agir ainsi, et non de bons sentiments. Leurs amabilités du 31 décembre nous valurent le plaisir de sauter et les attaques du 4 ! Que nous réservent celles-ci ? Est-ce pour endormir notre méfiance, et nous faire croire à leurs bons sentiments, cela ils ne peuvent en avoir, et plus que jamais l'on doit se méfier.

Ce matin, samedi, ils ont recommencé le même manège, et un zouave ou chasseur a été boire le café chez les boches, mais les officiers ont fini par mettre fin à cela en tirant quelques coups de fusil, et on a de nouveau fait tirer le canon. Nous sommes trop bêtes, nous Français, on prend au sérieux des choses telles qu'on nous les fait voir et on croit que c'est arrivé, mais on le paie durement.

Aujourd'hui, à 4 heures environ, j'apprends la mort tragique d'un de mes camarades, un sergent, qui a été tué à midi par un obus qui lui a éclaté en plein dessus. Pauvre camarade, on n'a retrouvé de son corps que des débris, qu'on a recueillis et ramenés. On enverra les quelques objets qu'il avait sur lui à sa femme, et ce seront de précieuses reliques pour elle. Il avait une femme, un enfant tout jeune, je compare sa situation à la mienne, et vois d'ici la douleur de sa pauvre femme.
Il faut avouer que l'avenir n'a rien de bien souriant et les tableaux sanglants que l'on a tous les jours sous les yeux ne sont pas faits pour nous encourager. Néanmoins, il faut toujours aller de l'avant, un de mort, l'autre le remplace et le vide est momentanément comblé.

Heureusement que l'avenir nous est caché, et l'on a toujours l'espérance, jusqu'à ce que l'on tombe à son tour, et la noire tournure, une fois de plus, le vide sera comblé. Qu'est-ce un homme dans cette fournaise, un grain de sable, une goutte d'eau, mais il y aura un peu partout dans tous les coins de France, des cœurs brisés, des larmes versées. Ceux qui seront morts ne souffriront plus, mais partent avec la douleur de laisser la douleur derrière eux, et la misère au foyer.

Roclincourt, Écurie, quels noms funestes que ceux-là et que de sang aura coulé aux environs, et de quels affreux carnages auront-ils été témoins ? Écurie n'existe en réalité que de nom car de maisons, il n'y en a plus, c'est la désolation même, et tous les jours quelques obus viennent encore abattre quelques pans de mur.

Et cette belle route de Lille, qu'est-elle devenue, de grands trous produits par les marmites l'ont déformée un peu de partout. À certains endroits, on l'a dépavée de ses moellons pour en former des barricades. Les arbres en bordure sont hachés par les obus ou les balles. Les uns sont coupés par le milieu, les autres ont leurs branches qui pendent lamentablement et cela sur des kilomètres. Sur les arbres, qui sont au-dessus des tranchées, on y voit accrochés des lambeaux de vêtements, et un homme y a resté accroché pendant plusieurs jours. Il a été projeté dans cette position par les bombes. Ceux qui aiment les sensations, ou qui courent le monde afin de s'en procurer à prix d'or, peuvent venir ici. La vue ne coûte rien, et on peut devenir acteur.

Nous avons eu de terribles pertes dans ce secteur, un enfant du pays, Fine Joseph du Grand Villard, charpentier, a été tué. Beaucoup d'autres sont blessés, plus ou moins grièvement. On comble nos vides avec les zouaves, mineurs de profession, qui sont pris dans les régiments de zouaves. Du jour où nous serons appelés à faire un pont, on n'aura presque plus de sapeurs. D'après certains, qui correspondent avec l'autre compagnie du Génie de Briançon, la 14/6 qui est aux environs de Reims, ils n'auraient jusqu'à ce jour que 2 tués et 3 blessés. Quelle veine, ils doivent être en paix en comparaison d'ici et ils comptaient nous apprendre une nouvelle en nous apprenant cela. Et qu'ils travaillaient à 150 mètres des Allemands. Mais cela changera peut-être aussi pour eux, et cela du soir au lendemain, qu'ils s'estiment heureux.

jeudi 8 janvier 2015

JMO Cie 14/5 du 8 janvier 1915

Sur les renseignements donnés par un prisonnier, ordre est transmis de commencer immédiatement un rameau d'écoute (i) et de contre-mine pour arrêter un rameau ennemi se dirigeant vers notre barrage de la route de Lille pour le faire sauter. On travail également à l'est du chemin creux pour établir des tranchés de tir en (l).

Les tranchées et les boyaux sont pleins d'une boue épaisse. La relève d'infanterie ne peut s'effectuer, les hommes restant enlisés. Nos travaux sont retardés : il faut nettoyer les boyaux.

Blessé : Allemand Marin o/m

Vendredi 8 janvier 1915

J'ai toujours mon pansement sur le nez, celui-ci après avoir enflé, est presque revenu à son état normal, il n'y a plus que la blessure à cicatriser néanmoins. Je ressens une douleur jusqu'à l'arcade sourcilière, mais cela disparaîtra avec le temps.

Les attaques pour reprendre le terrain perdu continuent, mais sans aucun résultat car on nous tient à distance avec les bombes, et celui qui lance et tire le coup empêche l'adversaire d'avancer. On me rapporte que les Allemands nous ont encore pris deux petits postes, et toujours sans tirer rien qu'avec des bombes, et elles s'amènent par douzaines. Il est matériellement impossible de résister à ce terrible engin. Depuis mardi on ne se bat plus qu'avec cela, et les tranchées sont remplies de cadavres, et les blessés qui hurlent de douleur, car dans ces moments critiques défense de ramasser les blessés et bon nombre meurent faute de soins, ou écrasés par les vivants. Quelle vision et quelle angoisse dans l'âme de ces pauvres malheureux qui voient allonger leur martyre. L'enfer décrit par Dante n'est rien comparé à celui là, on ne peut pas entrevoir plus terrible. Les souffrances physiques sont encore augmentées depuis deux jours par la pluie qui tombe. D'après ceux que je vois revenir des tranchées, et les camarades qui me le racontent, on ne marche plus, on nage dans la boue. Il y en a jusqu'au ventre, et il faut vivre là-dedans. Ceux qui viennent d'arriver sont lamentables, couverts de boue jusqu'à la tête. Les fusils en sont pleins aussi, et il est impossible de s'en servir. Un zouave vient d'arriver, le pauvre garçon est devenu simple d'avoir souffert et, à découvert dans les champs, est revenu dans un état abominable, pas une balle qui lui ait été tirée, il faut croire que dans les tranchées ennemies il y a comme dans les nôtres, et que les Allemands sont dans l'impossibilité de bouger.

Un fait pour n'en citer qu'un, le zouave cité plus haut a sorti 4 à 5 territoriaux qui étaient enlisés, et à un, pour le sortir on lui a cassé la jambe. Voilà sous son réel aspect, la guerre telle qu'on la fait à l'heure actuelle.

En trois jours, notre compagnie a perdu 40 hommes, y compris les zouaves qu'on y a affectés. Il y a eu des pertes de notre côté, mais les cadavres allemands sont nombreux aussi dans les tranchées, et en certains endroits cela arrive à hauteur du parapet. J'étais incrédule, quand autrefois, je lisais dans les journaux qu'on faisait des remparts avec les cadavres, mais ici, je n'ai pas pu le voir de mes propres yeux, mais il est réel qu'on a fait une barricade sur des cadavres et en s'aidant de ceux-ci ; on ne les a retirés qu'un jour après, quand on a pu. C'est la guerre et toutes ses horreurs, nous sommes loin de la guerre qu'on s'est plu, dans son imagination, à voir si l'on peut dire grandiose, et à mon idée elle perd de son cachet et n'est plus qu'un vulgaire carnage dont les plus froids bouchers n'oseraient en regarder les victimes ; et pourtant, on reste là, et on y revient quoique l'on sache que la mort vous guette, vous y attend, mais c'est l'espérance qui vous soutient, l'on se dit peut-être j'en réchapperai, mais ils seront peu nombreux ceux-là qui pourront faire la campagne sans arrêt douloureux, et cependant désiré.

Dire que des milliers d'hommes souffrent et vivent des jours que les forçats n'ont jamais connus, et cela par la folie d'un homme. Il faut croire que leur intérêt est au-dessous de celle de la bête car celle-ci ne commettrait pareilles atrocités. Si après cette tourmente, les hommes ne deviennent frères et ne peuvent s'entendre pour une paix durable, c'est à désespérer de l'humanité et du siècle dans lequel nous sommes. Mais la leçon, dure et terrible qu'elle est, sera profitable, et on dépensera, en bien, l'énergie et l'argent que l'on mettait au mal.

Ce matin on a enterré au cimetière le commandant de zouaves, de Robine, tué à l'attaque de jeudi. C'était un vieux brave, il était depuis deux jours nommé lieutenant-colonel à un régiment de territoriaux. Il avait 64 ans, mais avait tenu à assister à l'attaque avec ses zouaves. Il n'a fait qu'augmenter le nombre de ceux qui tombent à Roclincourt. Ce pays pourra rester libre car des milliers d'hommes versent leur sang dans ce coin de terre. Si, sur tout le front, il en tombait autant que là, la guerre finirait bientôt faute de combattants.

En ce moment le canon gronde. Est-ce une attaque, je ne sais, on se méfie, car les prisonniers, qu'on a faits mercredi, ont dit qu'ils avaient reçu l'ordre d'être à Arras le 8 et c'est aujourd'hui. Que va-t-il advenir, vont-ils effectuer une poussée pour percer notre front, en cela ils ne réussiront pas.

mercredi 7 janvier 2015

JMO Cie 14/5 du 7 janvier 1915

On entreprend une sape russe h destinée à faire sauter le barrage Allemand de la route de Lille. Le mauvais temps contrarie les travaux en cours. Les Allemands ne témoignent pas d'activité.

mardi 6 janvier 2015

JMO Cie 14/5 du 6 janvier 1915

Le rameau e est abandonné, les Allemands rendant impossible la circulation vers la tranchée au dessous de 2. On entreprend une tranchée en sape suivant la direction f9.

Blessé : Polais s/m

lundi 5 janvier 2015

JMO Cie 14/5 du 5 janvier 1915

La sape MN est établie pour relier la tranchée B12 avec celle se rendant au pont de la route de Lille. On essaie de dégager la sape russe vers le fourneau 3' mais elle est presque complètement éboulée. On entreprend 2 nouveaux rameaux en d et e, puis des écoutes partants de la tranchée B12 : e.

Perte de la journée :
Tués : Bard, Fine Joseph, Jouberjean
Blessés : Ollier s/m, Ferrand s/m, Faure Louis s/m, B. Martin
Disparus : Arnavon s/m, Dupuis s/m

Joseph FINE Mort pour la France
Jean Louis BARD Mort pour la France
Etienne Julien JOUBERJEAN Mort pour la France
Aimé Augusting ARNAVON Mort pour la France

Mardi 5 janvier 1915

Me voilà avec un bandeau sur le nez, ce n'est pas grave heureusement, et j'avais entrevu hier mon dernier jour.

Voilà ce qui est arrivé. Hier lundi, nous partons aux tranchées à 4 heures pour faire la relève à 6 heures du matin. Tout marche normalement, vers 8 heures comme je me trouvais en première ligne devant la sape russe, je me sens secoué violemment, et j'ai l'impression d'avoir un poids formidable sur les épaules et comme si on m'enlevait la peau du crâne ; au même moment 2 ou 3 formidables explosions se font entendre, et je vois la terre rejetée en l'air. Mon premier mouvement est de me mettre dans la sape pour ne pas recevoir la terre sur la tête. Sitôt après, je sors avec les hommes qui travaillaient dedans. Tout de suite l'idée me vient que c'est notre fourneau [qui] a sauté par imprudence, mais non, ce sont les Allemands qui nous ont devancés et nous font sauter. Il y a de l'affolement parmi tous, et une bousculade me porte à 15 mètres plus loin dans la tranchée. Croyant à une attaque de force, je monte à un créneau et avec quelques zouaves fais feu sur la tranchée en face de la nôtre, mais tout est calme de ce côté là.

En tournant la tête à gauche, j'aperçois des hommes qui viennent vers l'entonnoir, ce sont des Allemands qui viennent à l'assaut. Le malheur, ou la déveine, a voulu que je tombe sur un fusil non approvisionné et rouillé, et ce n'est qu'avec peine que je peux fermer la culasse. Le mien et mon équipement sont restés vers l'entonnoir. On a pas le temps de tirer sur les assaillants, car le mauvais état de la tranchée ne nous permet pas de tirer de ce côté facilement. D'autre part, plusieurs disent ce sont des zouaves, et la plupart sont indécis. Je prends quelques cartouches, et charge mon fusil. Dans la tranchée on demande du génie pour former une barricade, je m'avance, suivi d'un homme, et arrive en tête pour faire ce qui est demandé. Comme je lève les bras pour atteindre un tas de sacs à terre formant portique, un Bavarois sort à 10 mètres et fait un saut en arrière, je prends vivement le fusil que j'avais quitté et comme le Bavarois s'avance de nouveau, le fusil près à tirer, je lui tire dessus et le vois tomber à la renverse. Est-il tué ou blessé, je ne pourrais le dire !

Toujours c'est impossible de monter une barricade en cet endroit. Comme j'avais aperçu des hommes qui descendaient plus bas à notre gauche, j'ai l'impression qu'on nous encercle, et prends le boyau qui conduit en 2e ligne. Je saute, suivi d'un zouave, un homme qui est étendu la face contre la terre. C'est peut-être un blessé qui est venu mourir là, ou bien un obus qui l'a atteint car cela pleut de tous côtés. C'est un chambard infernal ; à l'endroit où je rejoins la 2e ligne il n'y a plus un homme, on a évacué. Je me retire donc vers le chemin creux et à 10 mètres du poste de téléphone, je rencontre les premiers zouaves que l'on a ramenés en arrière, et leur dis de faire feu car les boches arrivent dans la tranchée. Mais comme celle-ci n'est pas d'un alignement parfait, ils ne les voient pas. J'ai monté dans une guitoune et suis en surélévation de 80 cm et vois, par dessus, la tête de quelques zouaves. De l'autre côté du poste de téléphone, deux boches sont là et tirent sur nous. Sur moi notamment car ils m'aperçoivent [en] premier. Je riposte ; j'aperçois bien le petit nuage de fumée produit par le coup qui part, au deuxième coup que je tire un boche disparaît, l'ai-je touché, il y a des chances. Au moment où je recharge, l'autre tire, et je reçois un atout en pleine figure qui m'étourdit. Je lâche, malgré moi, le fusil et tombe à terre, mais me relève presque aussitôt. J'ai du sang qui coule par le nez et la bouche, mais je me rends parfaitement compte que si c'était la balle qui m'avait attrapé, j'aurais la tête traversée, tandis que la douleur n'est qu'au nez. Je passe à l'arrière pour me faire panser, et cela saigne abondamment. Il est vrai que le nez pour moi c'est une fontaine de sang, et j'y suis sensible, mais malgré cela j'ai la narine percée en dessous de l'os et je respire par trois trous à la fois.

Dans le boyau que je suis, la réflexion me vient et la frousse du danger que j'ai connu aussi. Jamais je n'ai vu de si près les boches et la mort non plus. Je croyais ma dernière heure venue et ne plus sortir du champ de betteraves. Mais ma bonne étoile veillait sur moi, et me fit sortir de la mort par un éclat de balle dans le nez. Car c'est là que la balle, qui m'était destinée, qui ayant tapé sur le parapet, m'a envoyé un éclat par la figure. De si près, j'assure que l'on ne se donne pas la peine de viser, on n'épaule même pas, on tire toujours. Voilà pourquoi on risque d'être blessé, c'est la chance. En venant au poste de secours j'ai encore eu quelques minutes d'angoisse, produites par les obus qui arrosaient le boyau, un qui tombe à quelques mètres derrière et qui n'éclate pas, un autre qui tape juste à la place que je viens de quitter car je le sens venir, et d'un bon me mets en contrebas. Il était temps, car celui là éclate et fait ébouler le boyau. Quelques fusants arrivent en même temps.

J'arrive enfin à Roclincourt, où on me lave le nez, et on met provisoirement de la teinture d'iode. Quelques minutes après, d'autres blessés arrivent mais beaucoup plus gravement. Il y en a qui ont sauté par l'explosion, d'autres ont été recouverts de terre, il y en a qui sont revenus, d'autres sont restés et d'autres prisonniers.

Parmi ceux-là, il y a 2 ou 3 sapeurs qui n'ont pu sortir à temps des galeries. Dans une autre, 2 zouaves ont été aplatis sous terre par un camouflet(1), d'autres ensevelis jusqu'au cou. Un caporal, Bérard de Chantemerle, a eu la jambe brisée, et c'est lui qui arrivant sur un brancard, me donne ces détails.
De ce fait, notre première ligne, entre la route de Lille et le chemin creux, est prise ainsi que les entonnoirs. Un est le fourneau chargé que l'on a pas pu faire partir. Tout le monde ayant été surpris. Vers 4 heures du soir, il y a eu attaque pour reprendre le terrain perdu. Mais les Allemands se défendent à coups de bombes, et on peut leur reprendre par le même moyen quelques mètres de tranchées.

Quel carnage qu'il se fait là dedans et quelles blessures horribles. Des blessés arrivent à tout instant, aux uns il manque un bras, d'autres les jambes. La chair est hachée, et cela ne saigne même pas. D'autres sont des devenus fous, c'est l'effet de l'explosion, ainsi que ceux qui n'ont aucune blessure et ne peuvent se servir de leurs membres ni se tenir debout. Je m'en vais ne pouvant supporter davantage cette horrible vision.

Dans la cour du poste, un obus tombe qui tue un homme et en blesse sept autres plus ou moins grièvement.

Je suis pansé à mon arrivée au cantonnement, et on me dit que j'en aurai pour une dizaine de jours, et je pourrai recommencer à me faire casser la figure. C'est très consolant, mais il faut en prendre son parti, si on sort d'ici ce ne sera qu'estropié ou fou, l'avenir n'est pas rose.

(1) Charge d'explosif destinée à détruire une galerie ennemie.

dimanche 4 janvier 2015

JMO Cie 14/5 du 4 janvier 1915

Les travaux étaient poussés activement. Le bourrage des fourneaux 5 et 6 était terminé à peu près, quand les Allemands font exploser 2 fourneaux entre la route de Lille et le chemin creux en A1 et xxx. Le fourneau a1 est occupé par eux, et toute la partie de notre système de mines est envahie entre la tranchée B12 et la sape en T partant de cette tranchée à gauche du pont du commandement.

Leur fourneau B provoque des éboulements dans les rameaux 5 et 4. Deux zouaves pionniers sont tués au fond du rameau 4, alors qu'ils étaient occupé à terminer le bourrage. Le caporal Bérad et le sergent pionnier Boudaux pris à l'entrée des rameaux en Y dans la sape russe, sont dégagés.

Par suite de cette double explosion, les Allemands sont maîtres de la plus grande partie de nos travaux de mine. 2 contre attaques, conduites surtout par les sapeurs avec des pétards, les obligent à évacuer en partie le terrain conquis. Le bourrage des fourneaux 6 et 5 [celui-ci dégagé] est terminé. Ils explosent à l'est du chemin creux, mais les Allemands occupent les entonnoirs. A la fin de la journée, nous occupons les tranchées en bleu, de la page précédente.

Perte de ce jour :
Disparus : Borel s/m, Rossu, Mazarin
Blessés : Albrieux s/m, Bérad (cap), Ferrand (cap), Roux Léon s/m

samedi 3 janvier 2015

JMO Cie 14/5 du 3 janvier 1915

Les fourneaux 4' 5' et 6' sont bourrés ou en cours de chargement. On pousse activement le rameau pour le fourneau 3' et surtout pour le fourneau 1'.
Les divers bourrages doivent être terminés le 5 janvier à midi.

vendredi 2 janvier 2015

JMO Cie 14/5 du 2 janvier 1915

Le fourneau 2' est bourré. Des travaux allemands signalés en AB, à l'est du chemin creux, obligent à établir 2 fourneaux supplémentaires.

Samedi 2 et dimanche 3 janvier 1915

Nous continuons à faire nos mines, quelques unes sont déjà chargées, et on active les autres pour les faire sauter toutes à la fois. On entend travailler les Allemands, à côté de nous, paraît-il. J'ai écouté plusieurs fois, mais je n'ai jamais rien entendu, coïncidence, peut-être ?

Nous devons faire sauter les fourneaux dans la nuit du 5 au 6, cela sera combiné avec une attaque générale. Que va-t-il résulter de tout cela ? Toujours des bombes sont jetées de part et d'autre. Quand on les voit, on peut s'esquiver, mais leurs effets sont terribles et surtout démoralisants.

jeudi 1 janvier 2015

Vendredi 1er janvier 1915

Ce jour de souhaits de bonheur et longue vie, qui s'échangent habituellement, n'a plus sa raison d'être ici, où le bonheur est exclu et où la vie compte si peu, et rien n'est moins sûr que l'existence.

On rencontre un camarade. Serrement de mains. Bonne chance. D'autres vous souhaitent une balle dans une jambe ou dans un bras, la blessure rêvée, qui vous enverra un mois dans un hôpital. Ce qu'il en est à la guerre ; souhaiter du mal de ce genre à un camarade, c'est du bien qu'on leur veut. Mais les blessures viennent assez vite pas besoin de les souhaiter.

Ce jour me paraît triste, et ma pensée se reporte bien loin là-bas dans toute ma famille, et je pense que pour eux non plus ce ne doit pas être gai.

Ce premier jour de l'an, où tous les parents se réunissent pour renouveler leurs vœux et resserrer les liens d'affection, nous trouve tous dispersés, et je vois des vides dans toutes les maisons. Les vœux que je forme moi de toute mon âme, c'est après toutes ces épreuves et jours terribles passés, nous puissions tous nous retrouver un jour au pays. Quel bonheur ce jour là, mais ce n'est encore qu'un rêve, et se réalisera-t-il ?

Je reçois les souhaits tous les jours de tous, et c'est réconfortant de sentir toutes ces affections autour de soi.